L’Ukraine, entre Rome et Moscou.
Lorsque le pape François dénonçait, le 4 février, en Ukraine, un conflit scandaleux en ce qu’il « oppose des chrétiens à d’autres chrétiens », ce n’était pas une figure de style : dans la féroce bataille que se livrent les pro-russes et les nationalistes ukrainiens au cœur de l’Europe, le christianisme sert malheureusement souvent de porte-drapeau, pour un camp comme pour l’autre. Il n’est pas rare de voir les prêtres appelés en renfort pour bénir canons et milices, les églises pillées et les vengeances interconfessionnelles se multiplier.
Territoire canonique
Dans l’orthodoxie, la notion de « territoire canonique » est essentielle. Or, aux yeux du patriarche de Moscou, l’Ukraine fait partie de son « territoire canonique », au même titre d’ailleurs que la Biélorussie, dans ce qu’il appelle la « Russie historique ». La vision religieuse de Kirill rejoint ainsi, au kilomètre près, la vision géopolitique de Poutine. Le problème, c’est qu’il doit compter avec l’émergence, en Ukraine, à côté de l’Église orthodoxe liée à Moscou, d’une Église « autocéphale » (indépendante), dont le patriarche conteste à l’Église restée fidèle à Moscou sa légitimité sur ce même territoire. Sans oublier une troisième Église orthodoxe, plus modeste, (surtout importante dans la diaspora aux États-Unis), rattachée, elle, au patriarche de Constantinople !
Église gréco-catholique
À l’ouest du pays, enfin, 5 millions d’Ukrainiens, tout en conservant le même rite oriental de l’orthodoxie, se sont ralliés à Rome depuis la fin du XVIe siècle, et donc relèvent du catholicisme… Une Église gréco-catholique, qui garde un souvenir terrible de l’occupation soviétique, et fut soutenue par Jean-Paul II dans son combat contre le communisme…
La bataille religieuse d’Ukraine se joue ainsi entre plusieurs Églises chrétiennes de même rite et sur un même territoire, mais qui se distinguent par leur plus ou moins grande proximité entre les deux grands pôles du christianisme, Moscou ou Rome…En cela, les responsabilités des deux capitales religieuses dans l’issu du conflit actuel sont déterminantes.
Marge de manœuvre étroite pour Rome
Côté Rome, la marge de manœuvre est étroite : le Vatican doit calmer les responsables religieux gréco-catholiques, de façon à ce qu’ils ne mêlent pas leur ferveur nationaliste à des enjeux ecclésiologiques. Tout soutien du pape à ce camp détruirait de plus des années d’effort de rapprochement avec les orthodoxes, et ne ferait qu’attiser le conflit religieux. D’où la constance du Saint-Siège à maintenir un subtil équilibre entre les deux parties, sans jamais critiquer directement la Russie, au risque de froisser les catholiques, et d’appeler à une paix négociée. C’est le message que le pape François, qui recevra à partir du 16 février les évêques ukrainiens en visite ad limina, devrait leur faire passer.
À Moscou, la paix aussi
À Moscou, le patriarche Kirill souffle de son côté le chaud et le froid. Il n’a de cesse de dénoncer l’engagement des gréco-catholiques et du patriarcat autonome de Kiev au côté des nationalistes ukrainiens, qu’il appelle de manière significative les « schismatiques », en les rendant responsables des pires exactions. Il a encore livré jeudi un décompte macabre des destructions d’église orthodoxes dans la région de Tcherkassy (à l’est de Kiev) par les forces ukrainiennes… Il a explicitement affirmé, en décembre dernier, que la situation ukrainienne constituait aujourd’hui le principal obstacle à l’amélioration des relations entre Rome et Moscou.
En même temps, on l’a vu prendre récemment des positions beaucoup plus modérées. Il a ainsi appelé, lors du Noël orthodoxe, en janvier, pour la cessation de la guerre civile. Il sait qu’il doit aujourd’hui apporter son soutien à la paix négociée. Il ne peut porter la responsabilité d’une « guerre sainte » au XXIe siècle, entre chrétiens, au cœur de l’Europe. Lorsque le pape François suppliait de ne pas laisser des chrétiens tuer d’autres chrétiens, son message était destiné, au-delà de l’Ukraine, au patriarche de Moscou.
Posté par Isabelle de Gaulmyn le Samedi 14 février 2015
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