23ème Dimanche du Temps Ordinaire – Année C
Luc 14,25-33


Georges-Rouault-Krist-i-apostoli

En ce temps-là, de grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit :
« Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple.
Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple.
Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui
“Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !”
Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre quimarche contre lui avec vingt mille?
S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix.
Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »

(Sagesse 9, 13-18 ; Ps 89 (90) ; Épître à Philémon 9b-10.12-17 ; Luc 14, 25-33)

À l’écoute de la Parole de Dieu dimanche
Appel au discernement

« Qui peut comprendre les volontés du Seigneur ? »

Les exigences radicales de Jésus pour devenir son disciple (par exemple : le préférer à son père et à sa mère) sont telles que le candidat peut à raison se demander si et comment cela lui sera possible. On connaît la réponse d’après Luc 18,27 : « Ce qui est impossible à l’homme, est possible à Dieu ».

Prions donc le Seigneur de nous rendre réceptifs et dociles à sa volonté sur nous et sur l’humanité. Encore faut-il discerner cette volonté ce qui suppose l’étude assidue et sincère de sa Parole.

« Apprends-nous la vraie mesure de nos jours », demande le psalmiste.

Que Dieu nous fasse discerner ce qui est important de ce qui ne l’est pas, afin que nous ne gaspillons pas le temps qu’il nous donne.

En intercédant pour Onésime, Paul propose à Philémon d’abandonner le droit qu’il aurait légalement de récupérer son esclave fugitif — qui est sa propriété — au profit  d’un accueil fraternel.

Que cet exemple, inspiré par l’Esprit Saint, guide les hommes d’avoir et de pouvoir, en particulier les chefs d’État et les décideurs économiques qui, trop souvent, préfèrent les situations de crise, utiles à leurs calculs ou leur ego, à des compromis plus favorables au bien des populations.

« Qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »

Qui, parmi nous, est capable d’un total renoncement à ce qu’il a et, bien plus, à ce qu’il est ? Dimanche dernier, les textes invitaient à l’humilité. C’est un premier pas dans le renoncement. Mais il faudrait aller plus loin, et abdiquer parfois de sa volonté propre. Cette démarche peut être spirituelle, mais elle a été parfois été exploitée pour dominer les fidèles, c’est un aspect du cléricalisme dénoncé par le pape François.

Donne-nous, Seigneur, la juste mesure entre l’abnégation vraie et ce qui serait démission et irresponsabilité.

Marcel Bernos
http://www.garriguesetsentiers.org

Un propos difficile à entendre
par M. Domergue

Les mots de Jésus claquent ! Ils sont difficiles à entendre… trop exigeants ? Impossible à tenir ? La Vérité est-elle plus profonde que cette impression ? Le Père Marcel Domergue, jésuite, commente les lectures (Sagesse 9,13-18, psaume 89, Philémon 9b-10.12-17 et Luc 24,25-33) de ce 23e dimanche du temps ordinaire C

Là où la traduction liturgique parle de « préférer » (son père, sa mère etc.), le grec dit « haïr », ce qui n’est pas pour atténuer le sentiment de révolte que provoquent en nous ces paroles. A la révolte succède une sorte de scepticisme: le Christ n’a pas pu nous dire de haïr nos proches. La preuve? En Matthieu 15,6 il déclare qu’honorer son père et sa mère est volonté divine; en 19,5-6, citant la Genèse, il parle de l’union de l’homme et de la femme comme d’un acte de Dieu lui-même. Dès lors, que peut bien signifier ce « haïr » contraire à l’ensemble de l’enseignement de Jésus? Hyperbole dans le style des écrits prophétiques, comme lorsqu’il parle, en Matthieu 5,29-30, de s’arracher un œil ou de se couper une main ? Sans doute, et la traduction liturgique n’a pas eu tort d’adoucir le « haïr » en « préférer », mot qui signifie « faire passer avant ». Un peu moins scandaleux, certes, mais encore dur à entendre, comme Matthieu (10,37) qui fait dire au Christ « aimer davantage ». Pour commencer à comprendre, il faut se souvenir que ce passage se situe dans le récit de la marche vers Jérusalem, vers la crucifixion. Là, Jésus va devoir renoncer à tout, accepter de tout perdre. Il nous « préférera » à tout ce que la création peut lui donner; il nous fera passer avant sa vie même. Le « venir à lui » du début de la lecture ne nous achemine pas vers un point d’arrivée: au verset 27, ce « venir à lui » devient « marcher à sa suite ».

Au-delà des appuis fragiles de nos sécurités

Père, mère, époux, épouse, enfants, frères, sœurs : tout l’environnement naturel, toutes les racines, tout ce que nous avons dans la vie pour nous situer, nous identifier, nous repérer. Tout ce qui nous apporte, ou peut nous apporter, sécurité, assurance. Jésus tient le même langage à propos des richesses. Notons les possessifs : « son » père, « sa » mère, « sa » femme… On peut se demander si Jésus ne nous invite pas tout simplement à renoncer à nos attitudes possessives, liées, justement, à notre hantise d’une sécurité qui ne repose pas sur l’Amour qui nous fait exister mais sur ce que nous possédons. Comme le dit Paul en 1 Corinthiens 7,29-31, il s’agit de posséder comme si l’on ne possédait pas. Au fond on retrouve l’expérience des parents de Jésus en Luc 2,29-35, quand Syméon les dépossède en quelque sorte de leur enfant pour le destiner à être « la lumière des nations et la gloire d’Israël ». Même scénario en Luc 2,41-50, où l’on voit Jésus leur échapper pour se consacrer aux affaires de son Père. Ce qui ne l’empêche pas de revenir avec eux à Nazareth et de leur demeurer soumis; bref, sans leur appartenir, il mène avec eux une vie normale, dans une relation vraie mais dépossédée. Inutile d’essayer de prendre ces attitudes par des efforts de volonté: il n’y a qu’un chemin pour y parvenir: regarder le Christ et choisir de le suivre ou, plus exactement : de vivre ce que la vie nous apporte et les privations, parfois cruelles, qu’elle nous impose en faisant nôtres les attitudes du Christ.

De l’amour vers l’amour; de la vie vers la vie

En fait, préférer le Christ à tous nos proches prend un sens nouveau quand on comprend que cette préférence consiste à faire nôtre son choix de donner sa vie « pour ses amis », pour ceux qu’il aime. Selon un paradoxe fréquent dans les évangiles, c’est en renonçant à ce que nous appelons “amour” que nous accédons à l’amour authentique. Nous n’aimons jamais autant ceux qui nous sont proches que lorsque nous mettons le Christ au-dessus de tout. Et, notons-le, au-dessus de notre propre vie. Là encore, de même que nous accédons au véritable amour de nos proches en renonçant à un amour possessif, nous sommes invités à nous libérer d’une certaine manière de concevoir la vie pour accéder à la vie véritable, celle qui surmonte la mort; cette mort vers laquelle marche le Christ « donnant sa vie »: c’est en la donnant qu’il la sauve. En fin de compte, nous sommes appelés à préférer le Christ à tout et à tous pour le retrouver et l’aimer en tous, à commencer par nos proches. Alors notre amour trouvera sa vérité en s’imprégnant de respect, cette « crainte de Dieu » dont parle l’Écriture. Marcher à la suite du Christ nous oblige à quitter les sécurités du « déjà là », du bien connu qui ne nous réserve pas de surprises et que nous maîtrisons, cet environnement humain que nous croyons posséder mais qui peut nous enfermer. En nous ouvrant à l’avenir du Christ, nous libérons aussi nos proches pour qu’ils puissent accueillir ce qui vient.

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REALISME RESPONSABLE
José Antonio Pagola

Les exemples utilisés par Jesús sont très différents, mais son enseignement est le même: celui qui entreprend un projet important de façon téméraire, sans vérifier à l’avance s’il dispose des moyens et des forces pour atteindre son objectif, risque d’échouer.

Aucun paysan ne se lance dans la construction d’une tour de garde pour ses vignobles, sans prendre auparavant un temps pour calculer s’il pourra y arriver avec succès, de peur que le bâtiment ne reste inachevé, provoquant les moqueries des voisins. Aucun roi ne décide d’attaquer un adversaire puissant, sans analyser auparavant si une telle bataille pourra finir en victoire ou si elle deviendra un suicide.

On peut penser, à première vue, que Jésus nous invite à un comportement prudent et prévoyant, très éloigné de l’audace dont il fait montre souvent pour parler aux siens. Rien n’est plus loin de la réalité. La mission qu’il veut confier aux siens est tellement importante que personne ne doit s’y engager de façon inconsciente, téméraire ou présomptueuse.

Son avertissement revêt une grande actualité en ces moments critiques et décisifs pour l’avenir de notre foi. Jésus appelle, avant tout, à une réflexion mature: les deux protagonistes de ces paraboles «s’assoient» pour réfléchir. Ce serait une grave irresponsabilité que de vivre aujourd’hui en disciples de Jésus qui ne savent pas ce qu’ils veulent ni où ils prétendent aller, ni avec quels moyens ils comptent travailler.

Quand allons-nous nous asseoir pour unifier nos forces, réfléchir et chercher ensemble le chemin à suivre? N’avons-nous pas besoin d’y consacrer plus de temps, plus d’écoute de l’évangile et plus de méditation afin de découvrir les appels, éveiller les charismes et suivre Jésus d’une manière renouvellée?

Jesús appelle aussi au réalisme. Nous sommes en train de vivre un changement socioculturel sans précédents. Est-il possible de communiquer la foi en ce nouveau monde qui est en train de naître, sans bien le connaître et sans le comprendre de l’intérieur? Est-il possible de faciliter l’accès à l’Evangile en ignorant la pensée, les sentiments et le langage des hommes et des femmes de notre temps? N’est- ce pas une erreur que de répondre aux défis d’aujourd’hui avec des stratégies d’hier?

Agir, en ces temps, de façon inconsciente et aveugle, serait de la témérité. Ce serait s’exposer à l’échec, à la frustration et même au ridicule. D’après la parabole, la «tour inachevée» ne fait que provoquer les moqueries des gens envers le constructeur. Il ne faut pas oublier le langage réaliste et humble de Jésus invitant ses disciples à être «ferment» au milieu du peuple ou un peu de «sel» qui donne une nouvelle saveur à la vie des gens.

Traducteur: Carlos Orduna
https://www.feadulta.com


La passion selon Amélie

Lors d’un Vendredi Saint où j’avais invité le moine bénédictin, Jean-Yves Quellec, à célébrer l’office dans mon prieuré, il a ouvert la liturgie par cette question : « Quoi de plus extérieur, de plus rude, de plus étroit qu’une Croix ? Toute la passion du monde au croisement de deux bois. »

Pourquoi faut-il que, nous aussi, nous portions ces deux bois pour suivre Jésus ? N’est-ce pas ici que, souvent, les routes se séparent avec bien des contemporains ? Des amis laïques, athées, agnostiques, mais chrétiens également, tous hommes et femmes de bonne volonté et prêts à un bout de chemin évangélique s’arrêtent à cet endroit précis. Le Jésus de la fraternité et du partage du pain, oui, peut-être. Mais cet homme bafoué, « sans éclat ni beauté » (Is 35,2), ça non ! L’exaltation de la Croix est d’un imbuvable dolorisme.

Jean-Yves Quellec leur donne raison ! Ne regardons pas la Croix dans un sens qu’elle n’a pas. Jésus a d’abord crié sa souffrance. Il a lutté contre elle, de toutes ses forces. Il a guéri, tant qu’il a pu, jusqu’à l’épuisement. Et quand l’heure fut venue de rejoindre le plus noir du monde, « il s’est dévasté lui-même » pour que les plus blessés, les plus défigurés sachent que la fraternité existe jusqu’au fond de l’enfer.

Alors, porter sa croix pour marcher à sa suite, ce n’est pas chercher la souffrance, ni la sublimer, ni la transfigurer, mais rejoindre les obscurs bas-fonds où l’abandonné se désole, et se pencher sur l’abîme pour lui tendre la main.

Si on m’avait dit qu’un jour Amélie Nothomb s’aventurerait sur ce chemin-là… Hé bien si ! Et pas qu’un peu. Une vraie, une authentique, une bouleversante, une impertinente relecture de la Passion… racontée par Jésus lui-même (1). Bien sûr, c’est un roman. Mais justement, ne sont-ce pas les imaginations romancières qui osent interroger les traditions les plus établies ? Et il fallait oser lui donner cette parole-là, à ce Jésus-en-je, qui de la flagellation à la crucifixion, confie ce que lui a vraiment vécu et que les Évangiles n’ont pas toujours compris !

Que le récit soit décapant, c’est peu dire. Et que Jésus déteste la Croix, ce n’est pas surprenant. Même des lectures « spirituelles » comme celle de Jean-Yves Quellec vont dans ce sens. Mais Amélie aggrave en imaginant que Jésus a pu vouloir ce « supplice public » et que ça, il n’arrive pas à se le pardonner. Et il dit ça à dessein : « Ce que je vis est laid et grossier. Si au moins je pouvais compter sur le rapide oubli des peuples ! Ce qui m’écrase le plus est de savoir qu’on va en parler pour les siècles des siècles, et pas pour décrier mon sort. Aucune souffrance humaine ne fera l’objet d’une aussi colossale glorification. On va me remercier pour ça. On va m’admirer pour ça. On va croire en moi pour ça. »

Je ne suis pas sûr qu’Amélie Nothomb soit très éloignée de Jean-Yves Quellec quand elle écrit ça.

Cette Passion selon Amélie offre – vraiment ! – une relecture surprenante du récit évangélique. Et qu’importe que ce ne soit pas là le souci de la romancière. Moi, je suis très touché de ce qu’elle dit de « tomber ». J’admire son portrait de Simon de Cyrène (« Il y a des gens comme ça. Ils ignorent lseur propre rareté »), son regard sur Véronique, sur Marie, sur Marie-Madeleine… et je suis particulièrement ému par ses pages vraiment étonnantes quand elle parle de « l’après ». « Mourir,écrit-elle, c’est faire acte de présence par excellence. » Et un peu plus loin : « Si vous aimez vos morts, faites-leur confiance au point d’aimer leur silence. »

Je n’ai rien dit de la Soif qui donne son titre au roman. Il en est question tout au long du livre. Une magnifique exploration du « j’ai soif », où Amélie entraîne son lecteur en pays mystique. « Il y a des gens qui pensent ne pas être des mystiques. Ils se trompent. Il suffit d’avoir crevé de soif un moment pour accéder à ce statut. Et l’instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu. »

Dans « Soif », Amélie Nothomb explore l’esprit de Jésus, « le plus incarné des humains »

Gabriel Ringlet
https://croire.la-croix.com