Méditation pour le
18ème Dimanche du Temps Ordinaire – Année C
Luc 12,13-21


À l’écoute de la parole de Dieu

XVIIIc

Références bibliques

  • Ecclésiaste. 1,2 et 2,21-23 : « Même la nuit son coeur n’a pas de repos. »
  • Psaume 89 : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours. »
  • Colossiens : 3,1-11 : Tendez vers les réalités d’en haut et non pas celles de la terre. »
  • Luc : 12,13-21 : « Etre riche en vue de Dieu. »

« Gnothi seauton », connais-toi toi-même, précepte gravé à l’entrée du temple de Delphes et commenté longuement par Platon. C’est-à-dire : sache quelle est ta place, ton rôle, pour t’y tenir et ne pas entrer dans l’hubris. Les textes de ce jour reprennent cette sentence si importante, mais avec quelques nuances !

Le sage Qohéleth est un homme désabusé et pessimiste. Il constate l’inanité de nos efforts, « vanité des vanités », l’homme ne sait pas suivre le conseil de Delphes et en paye le prix. 

Le psaume est une prière de supplication, pour que Dieu vienne répondre à ce pessimisme : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse » ; avec Jésus on dira « donne-nous ton Esprit ».

La clé, une fois encore, est fournie par Paul, dans l’épître aux Colossiens : « Si donc vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut », et comme à l’accoutumée il ne fait pas dans la dentelle : « Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre ». Mais il faut poursuivre la lecture, ce qu’il appelle « la terre », qu’il appelle ailleurs « les œuvres de la chair », ce sont le mensonge, la débauche, etc. Car sinon c’est bien en nous préoccupant de la terre que nous préparons le Royaume, seulement nous devons savoir que cet engagement sur la terre est tiré en avant par l’espérance qui nous fait vivre, un monde dans lequel « il n’y a plus le païen et le Juif, le circoncis et l’incirconcis, il n’y a plus le barbare ou le primitif, l’esclave et l’homme libre », espérance qu’alors le Christ soit « tout en tous ».

Pour conclure, la petite parabole de Jésus nous rappelle que si nous oublions cette espérance qui nous fait vivre, il n’y aura plus qu’à en revenir au pessimisme de Qohéleth : sérieusement, que croyons-nous vraiment ? Où est notre confiance ? En qui ? À quelle aune mesurons-nous notre vécu ? Qu’est-ce qu’une vie réussie ?

Marc Durand
http://www.garriguesetsentiers.org

Le sens de la vie,
par Marcel Domergue

Le sens de la vie

On a beaucoup parlé, ces dernières années, de la « question du sens ». Jusqu’à l’écœurement. Au-delà de la mode, essayons de voir ce qui se cache sous les mots. Le contraire du sens est le non-sens, c’est-à-dire l’absurde; ce que Qohéleth appelle « vanité » (1re lecture), mot qui signifie vide et absence. Au contraire, est sensé ce qui parle à l’esprit, ce qui apporte lumière et intelligence. Cependant, quand nous disons que la vie a un sens, nous signifions quelque chose de plus: notre existence est route, elle part d’un lieu et nous conduit vers un but, une « fin » que nous ne pouvons connaître totalement puisqu’elle n’est pas encore là. Précisons qu’il s’agit là d’une vue de foi: pour beaucoup, la vie ne va nulle part, sinon à la mort. L’activité anxieuse dont parle la première lecture n’est alors que « sursis à la mort », comme disait Sartre. Alors, en attendant ce « rien », pourquoi ne pas se livrer à cet « appétit de jouissance » dont parle Paul (2e lecture) ? Fais tout ce qui te plaira, cueille tout ce que la vie te propose aujourd’hui. Cède à tes pulsions instantanées; et surtout ne pense pas aux retombées possibles : « Mangeons et buvons car demain nous mourrons » (1 Corinthiens 15,32, citation d’Isaïe 22,13). Telle est la philosophie des « insensés », des privés de sens, dans les livres de Sagesse. Elle est largement partagée à notre époque, sous couvert de spontanéité, de sincérité, etc.

La soif de sécurité

Cette introduction sur le sens de la vie peut donner à la lecture de notre évangile un arrière-fond susceptible de la libérer d’une interprétation trop moralisante. La question en effet est de savoir ce que nous cherchons dans la vie, où va notre désir profond, si nous marchons vers quelque chose ou vers nulle part. Le reste, les décisions particulières, les comportements, les habitudes prises dépendent de la réponse que nous donnons à cette question. Que voulons-nous ? Et, ayant reçu l’Évangile, que sommes-nous autorisés à vouloir, à désirer, à espérer ? En dehors de la fuite dans l’instant qui a été épinglée dans le premier paragraphe, et que Pascal appelle « divertissement », l’un des problèmes majeurs des hommes est la sécurité. Sécurité en tous sens: il faut que je sois sûr de moi, de ma valeur, ce qui sera confirmé par ma réussite et par le regard d’admiration ou d’envie que les autres porteront sur moi. Leurre, car dans ces domaines rien n’est jamais solidement acquis: il y faut sans cesse de nouvelles « preuves », toujours plus de richesses, toujours plus de considération. Mais surtout la sécurité apportée par le compte en banque, l’immobilier ou le prestige est illusoire, car rien de tout cela ne peut nous faire échapper à la mort. « Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie », et rien de ce que tu as accumulé ne peut être donné en échange. Toute sécurité est fausse si elle ne garantit pas la vie elle-même.

L’amitié vaut plus que les richesses

« Je suis la voie, la vérité et la vie », dit Jésus (Jean 14,6). La voie, le chemin avec un sens pour la marche. La vérité, c’est-à-dire la solidité et la fidélité sur lesquelles on peut s’appuyer sans craindre d’être lâchés au moment décisif, alors que les « valeurs » accumulées ne pourront plus rien pour nous. La vie, cela justement que les richesses acquises ne peuvent garantir. On peut se demander pourquoi Luc a mis à la suite l’épisode de l’héritage à partager et la Parabole de l’homme qui met sa sécurité dans ses réserves. Certes la conclusion est la même pour les deux textes: la vie ne dépend pas de l’avoir, mais il y a des nuances. Dans le premier texte, il apparaît que suivre le Christ sur la voie qu’il ouvre, dans la sécurité donnée par la foi, en la fidélité de Dieu, vers une vie indestructible, ne nous habilite pas à décider des partages nécessaires, ni à la gestion du politique, de l’économique, du social. Même si nous avons à promouvoir la charité et la justice en tous domaine nous avons dépassé l’idéologie d’un État chrétien : « Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? », dit Jésus. Quant à la Parabole, elle oppose amasser des richesses pour soi-même à être riche en vue de Dieu. Plutôt que de voir là une pieuse, et plate, opposition entre richesses matérielles et richesses spirituelles, j’interprète volontiers ces lignes à la lumière de Luc 16,9: « Faites-vous des amis avec l’argent trompeur (…) pour qu’ils vous reçoivent un jour dans les tentes éternelles. »

https://croire.la-croix.com

Commentaire

L’homme, j’en suis convaincu, ne naît ni meilleur ni pire qu’à l’aube de l’humanité. Il est toujours cet être fragile et mortel, en manque de salut. Bien sûr, s’il naît dans un milieu porteur, dans une société « éclairée », ce cadre pourra lui être utile afin de grandir en humanité. Mais le mal étant toujours présent dans notre monde, ces structures sociales, aussi avancées soient-elles, pourront toujours se retourner contre ses citoyens et les entraîner dans les horreurs les plus abjectes au nom de cette même humanité que ces sociétés sont censées protéger. L’Allemagne nazie en est un parfait exemple.

L’être humain aura toujours besoin d’être sauvé de lui-même, et aucune société ne parviendra à l’arracher à sa fascination pour le mal. Le monde sera toujours menacé par le péché, par les égoïsmes individuels et collectifs. Qu’il s’agisse d’idéologies totalitaires, de guerres de religion ou de notre échec écologique lamentable. Nous avons besoin d’être sauvés de nous-mêmes et nous n’y parviendrons jamais sans Dieu, sans cette action rédemptrice du Christ ressuscité au cœur de nos vies et de nos sociétés. C’est l’écrivain Umberto Ecco qui écrivait : « Lorsque l’homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas qu’il ne croit plus en rien, il croit alors en n’importe quoi ».

« Vanité des vanités », nous dit le sage au livre de l’Ecclésiaste, si nous mettons notre salut en ce monde qui passe, alors que le psalmiste fait entendre sa supplication qui garde toute sa valeur au fil des âges : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse. »

Cette sagesse, c’est le Christ, lui qui nous invite à devenir riche en vue de Dieu, au lieu de marcher tête baissée, les yeux rivés sur les biens passagers de cette terre, possessions que nous ne pourrons jamais emporter avec nous au paradis : terres et maisons, gloire et talents, richesses et réputation. Tous ces biens ne peuvent constituer le dernier mot d’une vie humaine, même s’il est vrai que nous ne pouvons vivre en ce monde de manière désincarnée.

Pour nous chrétiens et chrétiennes, nos vies d’hommes et de femmes prennent leur enracinement dans notre foi en Dieu, et dans l’évangile qui nous conduit au Christ. À son école nous apprenons à nous tenir debout dans le monde, tout en n’étant pas du monde, refusant de nous soumettre aux valeurs qui sont en contradiction avec l’évangile.

Bien des témoins se tiennent ainsi parmi nous dans des vies humbles et cachées. Ce matin, j’aimerais vous parler d’un tel homme. Il se nomme Clovis, et il a été pour moi un père spirituel, alors que jeune adulte, je découvrais le Christ. Je me souviens de ces longues heures passées en sa compagnie, soit dans la cuisine familiale, ou dans son beau jardin qu’il entretenait avec tant de soin et où, tous les étés, une place d’honneur était réservée à une statue de la Vierge Marie. Nous discutions de théologie ensemble, de l’histoire de l’Église, de la vie des saints et des saintes, sans jamais me lasser de ces heures bénies.

Clovis était un homme de foi, et lorsque je suis allé lui rendre visite à l’hôpital, alors qu’il ne lui restait que quelques jours à vivre, il est vite allé à l’essentiel. Il m’a parlé de Dieu, de sa foi en ce moment d’épreuve, il m’a parlé de la mort, de sa mort prochaine, me disant que sans vouloir être prétentieux, cette mort ne lui faisait pas vraiment peur, que l’idée de rencontrer Dieu n’éveillait pas vraiment de crainte en lui. « Je n’ai pas peur de Dieu », me disait-il. « Peut-être devrai-je avoir une certaine crainte », avait-t-il poursuivi, « mais Dieu est avant tout un ami pour moi, je me sens en confiance, il va m’accueillir tel que je suis ».

Toute sa vie mon ami Clovis a été conscient de sa fragilité, de sa condition de pécheur, et c’est pourquoi il s’en est toujours remis à la miséricorde de Dieu, et ce, jusque sur son lit de mort, dans une joyeuse espérance, dans une vie de foi épanouie et généreuse, dans une fidélité patiente qui attend tout de Dieu. Clovis n’était pas surhumain. Il était tout simplement un chrétien qui prenait au sérieux sa vie de foi et qui chaque jour la remettait sur le métier à travers l’eucharistie quotidienne, la prière, la lecture, le bénévolat, l’accueil du prochain.

Pour comprendre l’action de Dieu en nous, j’aime bien la comparer à ces merveilles de la technologie biomédicale où des personnes, afin de sauver un membre de leur famille ou un ami, vont donner de leur sang ou de la moelle osseuse ou un rein à la personne aimée. Ces personnes aiment tellement l’autre qu’elles sont prêtes à donner une partie d’elle-même afin de sauver l’autre.

Dieu lui, il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils, son Unique. Il a voulu transplanter sa vie en nous. C’est cela le don de la grâce. Dieu nous aime tellement qu’il veut mettre en nous un cœur neuf pour aimer comme lui, pour voir l’autre dans toute sa réalité d’enfant de Dieu.

Le croyant qui se reçoit ainsi de Dieu est appelé à être un témoin de l’amour de Dieu et de sa miséricorde. Il sait qu’en dépit de ses faiblesses, Dieu est avec lui et l’accompagnera tous les jours de sa vie. C’est pourquoi, tout en reconnaissant ses fragilités et ses limites, il n’a pas peur de se tenir en présence de Dieu. Et c’est ainsi que l’on fait de Dieu son TOUT, son bien le plus précieux, alors que tout le reste pâlit en comparaison et trouve en même temps sa juste place dans nos vies.

C’est cela revêtir l’homme nouveau dont parle saint Paul : c’est se revêtir de la charité même de Dieu qui s’est révélée en Jésus Christ, lui qui de riche qu’il était s’est fait pauvre pour nous, afin que nous devenions riches en vue de Dieu. Car Jésus nous enseigne que nous avons une destinée ouverte sur l’infini, et que nous enfermer dans un égoïsme défensif, qui nous rendrait sourds aux besoins du monde, ce serait refuser d’assumer le sérieux de l’évangile.

Christian de Chergé disait à ses frères moines de Tibhirine : « Je sais n’avoir que ce petit jour d’aujourd’hui à donner à Celui qui m’appelle pour TOUT JOUR, mais comment lui dire oui pour toujours si je ne lui donne pas ce petit jour-ci… Dieu a mille ans pour faire un jour ; je n’ai qu’un seul jour pour faire de l’éternel, c’est aujourd’hui ! » (Christian de Chergé. Chapitre du 30 janvier 1990)

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs
https://moineruminant.com