Méditation pour le 16ème Dimanche du Temps Ordinaire – Année C
Luc 10,38-42


Lc 10,38-42

Références bibliques :

  • Lecture du livre de la Genèse. 18. 1 à 10 : « Je reviendrai chez toi dans un an.. »
  • Psaume 14 : « Seigneur, qui séjournera sous ta tente ? »
  • Lecture de la lettre de saint Paul aux Colossiens : 1. 24 à 28 : « Afin d’amener tout homme à sa perfection dans le Christ. »
  • Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc : 10. 38 à 42 : « Une seule chose est nécessaire. »

Le pain de la Parole,
par Marcel Domergue

Le lien entre la Parole et la nourriture est très présent dans l’Écriture. Ézéchiel reçoit l’ordre de dévorer le Livre, thème que l’Apocalypse reprend (Ézéchiel 2,8-3,3 ; Apocalypse 10,9). Le langage courant parle aussi de « dévorer un livre », de « se nourrir » d’un auteur, de boire les paroles d’un orateur… Et « l’homme ne vit pas seulement de pain mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu » (Deutéronome 8,3). Par la parole c’est l’autre qui nous envahit, nous informe, nous forme et nous réforme. Mais seule la parole de Dieu mérite qu’on lui accorde une foi totale. La nourriture représente la relation que nous entretenons avec la nature, la terre et le travail des hommes. Elle peut être objet de partage ou de litige. La parole, qui normalement nous fait vivre du savoir des autres, peut devenir sarcasme ou injure. La parole de Dieu est créatrice de notre humanité et de l’univers d’où elle la fait jaillir. En Jean 6, la Parole se fait pain. Nous retrouvons tout cela au dernier repas du Christ et c’est la Passion qui en dira le dernier mot. En attendant, Marie, sœur de Lazare, anticipe l’accueil de la chair et du sang livrés pour nous, en se nourrissant de la Parole.

Marthe et Marie

Pourquoi Marthe se fait-elle rabrouer, alors qu’elle se dépense pour bien recevoir Jésus ? Il le lui dit, en deux mots : « Tu t’inquiètes et tu t’agites ». En vue de quoi ? Sans doute pour préparer un repas sortant de l’ordinaire. La visite de Jésus lui apparaît comme une exigence, génératrice de devoirs. Elle ne réalise pas que sa présence est le cadeau le plus extraordinaire que Dieu puisse nous faire. Jésus ne vient pas à nous pour se faire servir mais pour nous annoncer une bonne nouvelle : que Dieu est ennemi de notre mal et de notre mort. Il délivre la Parole qui fait vivre. Marthe veut « nourrir » Jésus alors qu’il est en route vers Jérusalem où il se donnera lui-même en nourriture. Marie reçoit… Entreprendre d’être « en règle » avec Dieu, imaginer que nous pouvons lui donner ce qui lui est dû, bref vouloir faire ce qu’il faut pour pouvoir nous considérer justes, voilà ce qui engendre « inquiétude et agitation ». Une certaine manière de parler des « mérites » à acquérir n’échappe pas à cette illusion. Nous voici alors enfermés dans la comptabilité narcissique de nos bonnes conduites. Marie, elle, tout entière ouverture à la Parole créatrice. Elle ne s’occupe pas d’elle-même mais de celui qui, lui parlant, la fait exister. Avec d’autres mots, Paul dit la même chose quand il explique que nous sommes passés du régime de la Loi et des œuvres de la Loi à la foi. Désormais le regard ne se porte plus sur nous-mêmes mais sur le Christ, présence de Dieu.

C’est l’amour qui commande

Dans ces conditions, allons-nous faire n’importe quoi ? « Tout est permis », dit Paul en 1 Corinthiens 10,23. Mais il ajoute aussitôt : « Mais tout ne construit pas ». On ne se décide pas en fonction du permis et du défendu mais en fonction du constructif et du destructeur. Ce qui construit, c’est l’amour né de la foi. Et l’amour ne se commande pas. C’est au contraire lui qui nous « commandera ». Et parfois ce sera bien de préparer le repas, comme Marthe, mais dans un autre esprit, sans inquiétude et sans agitation, sans se laisser « accaparer » (verset 40). Nous avons trop souvent sacrifié à une religion légaliste et moralisatrice. « Aime et fais ce que tu veux », écrit saint Augustin. Alors, tout ce que tu feras sera expression de cet amour. Là encore il y a un piège : ne nous fatiguons pas pour « éprouver de l’amour ». Il s’agit plutôt, comme le fait Marie, de nous ouvrir pour recevoir. Que recevons-nous ? L’Esprit, qui est amour. L’ Esprit nous ouvre aux paroles que le monde et la vie nous adressent. Le Christ, en effet, ne nous visite plus comme il a visité Marthe et Marie : il vient à nous à travers tous ceux que nous rencontrons, à travers les joies, les souffrances et même les crimes de nos contemporains. Choisissons la meilleure part et écoutons Jésus. Il nous parle sans cesse en toutes choses.

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Quelle hospitalité ?

La tentation pourrait être d’opposer Marthe et Marie, comme on oppose le « spirituel » et le « temporel », « vie active » et « vie contemplative », ou encore « la parole » et « les actes ».

Dans ces oppositions, le « spirituel » ou la « vie contemplative » sont valorisés aux dépens du « temporel » ou de la « vie active », même si, dans les faits, ceux-ci sont rarement délaissés… Ces clivages peuvent d’ailleurs traverser plusieurs plans de notre existence surtout lorsque nous nous sentons tiraillés entre la multitude des sollicitations auxquelles nous cherchons à répondre, au risque de nous éparpiller, et l’aspiration à une certaine unité de vie imaginée dans la relation avec le Seigneur. De sorte que ce récit ouvre moins la porte à une répartition entre « les actifs » et « les contemplatifs », qu’à une réflexion sur une ligne de tension qui traverse toute existence humaine, voire la vie de l’Église elle-même.

Au plan ecclésial, les chrétiens, y compris leurs pasteurs, peuvent se sentir partagés entre la priorité aux divers services que rend l’Église, et l’accent mis sur la méditation de l’Écriture pour que vive la Parole de Dieu. La tension est ancienne (cf. Ac, 6)… Comment ces dimensions sont-elles reliées ? De quel esprit ce le lien est-il animé ? Le récit de Marthe et Marie ouvre un chemin pour vivre cette tension dans l’hospitalité offerte au Verbe de Dieu.

Même si Jésus relève que « Marie a choisi la meilleure part », le vocabulaire ne permet pas d’en conclure qu’il aurait choisi Marie contre Marthe, la seconde ayant choisi la mauvaise part. Car les « multiples occupations du service » n’ont rien de méprisable, surtout lorsqu’il s’agit de l’hospitalité, une pratique particulièrement noble dans la culture locale. Le vocabulaire est celui de la diaconia, du service et, ici, du service de l’hospitalité. À aucun moment Marthe n’est encouragée à renoncer à l’hospitalité. Reste qu’elle pratique l’hospitalité de telle manière qu’elle éprouve une forme de solitude, voire d’isolement. Au lieu d’en ressentir paix et joie, les fruits de l’Esprit, elle éprouve un sentiment d’agitation, de désordre et en vient à récriminer.

Puisque le Seigneur ne méprise pas les occupations du service rendu par Marthe, mais son agitation, la « meilleure part » choisie par Marie est moins à chercher du côté de l’activité, que du côté de son attitude. La « seule chose » nécessaire est l’écoute de la parole de Dieu, incarnée par Jésus, médiation pour discerner la réalité de la présence de Dieu dans la vie du monde. Pratiquer l’hospitalité est une chose. Pratiquer l’hospitalité en écoutant la parole de Dieu en est une autre. Marie pratique l’hospitalité en incluant l’hospitalité accordée à la Parole de Dieu.

« N’oubliez pas l’hospitalité : elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir chez eux des anges » affirme la Lettre aux Hébreux en référence à l’hospitalité d’Abraham et de Sarah à Mambré (Gn 18). L’écoute hospitalière de la Parole de Dieu élargit d’emblée l’hospitalité à la dimension universelle du projet de Dieu pour l’humanité : la rassembler, sans autre critère de préférence que la foi au Christ qui bouscule toute frontière, y compris confessionnelle.

Plutôt que d’opposer « spirituel » et « temporel », cet épisode fait de la gestion du temporel l’indicateur de l’Esprit qui anime les disciples de Jésus. Ces dernières années, des études pointent un durcissement des cœurs face au devoir d’hospitalité envers les migrants ou les personnes pauvres. Le pape François le sait, lui qui rencontre une forme d’incompréhension, voire de résistance parmi les chrétiens, lorsqu’il appelle les Occidentaux à « une grande responsabilité dont personne ne peut s’exonérer si nous voulons achever la mission de salut à laquelle le Seigneur lui-même nous a appelé à collaborer. » Une responsabilité qui nous renvoie à notre pratique de l’hospitalité.

François Picart, prêtre de l’Oratoire
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À l’écoute de la parole de Dieu
(Gn 18, 1-10a ; Ps 14 ; Col 1,24-28 ; Lc 10, 38-42)

Abraham est assis à l’entrée de sa tente, à l’heure la plus chaude du jour, fatigue, résignation ou plutôt temps de repos, temps de silence, position d’accueil. Pour Élie Dieu était dans une brise légère. Or le Seigneur choisit cet instant pour lui apparaître sous l’aspect de trois visiteurs. Abraham n’est pas dupe. Il commence à s’adresser à eux en disant : « Seigneur ne passepas sans t’arrêter ». C’est sa première réaction.

L’icône bien connue d’André Roublev représente ces trois anges envoyés à Abraham aux traits du visage rigoureusement identiques. Les Pères de l’Église les ont identifiés à la Trinité car il est question plus loin d’un seul envoyé. Ces trois visiteurs viennent promettre un fils à Sara alors que déjà âgée, elle est dans l’impossibilité d’enfanter. C’est la même annonciation faite à Marie qui, elle, ne connaissait pas d’homme. Mais « rien n’est impossible à Dieu ».

L’accent est mis sur l’hospitalité et les efforts et les dépenses déployés pour recevoir ces visiteurs dans les meilleures conditions. De plus Abraham leur demande s’ils veulent recevoir cette hospitalité en commençant par de l’eau jusqu’au fromage, au lait et au veau gras : « Permettez-moi de vous apporter un peu d’eau ». On peut souligner cette délicatesse et cette humilité de demander à ceux que l’on accueille s’ils veulent bien être accueillis. La récompense sera grande puisque « le voyageur », on reprend le singulier à la fin du texte pour bien montrer qu’il s’agit de Dieu seul en trois visiteurs, promettra au « temps fixé pour la naissance » un fils à Sara.

De même Jésus va être reçu par Marthe qui va s’activer pour bien le recevoir. Marie, elle, s’est assise comme Abraham devant sa tente et écoute la Parole. Marthe c’est un peu l’image du premier Testament, honorer celui qui vient, bien recevoir l’invité par la préparation d’un bon repas. C’est un peu le monde ancien. Marie, elle, préfigure le monde nouveau par l’écoute de la Parole. Marthe préfigure la loi observée, Marie, elle, préfigure l’accomplissement de la loi. Bien que différentes, elles déploient la même quantité d’amour envers Jésus et toutes deux restent cependant indispensables en matière de salut comme Moïse et Jésus. « Marie a choisi la meilleure part ». Jésus aurait-il dit cela à Marthe si celle-ci ne lui avait pas fait la réflexion : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? »On sent que ce jugement sur Marie n’a pas plu à Jésus qui veut que l’amour soit gratuit et ne compte pas la dépense comme Abraham.

Marthe a cependant choisi la part nécessaire pour que « cette meilleure part » puisse exister et se développer. Sans nourriture matérielle, la nourriture spirituelle se réduirait très vite. Il faut cependant donner toute sa place à la dimension spirituelle de l’être humain, ce qui est loin d’être le cas dans nos sociétés matérialistes.

Christiane Guès
http://www.garriguesetsentiers.org