VI Dimanche de Pâques – Année C
Jean 14,23-29

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé. Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ; mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne. Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé. Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens vers vous. Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père, car le Père est plus grand que moi. Je vous ai dit ces choses maintenant, avant qu’elles n’arrivent ; ainsi, lorsqu’elles arriveront, vous croirez. »


Cenacolo 3

Souvent, lorsque quelqu’un part, on lui offre un cadeau d’adieu. Ici, à l’inverse, Jésus donne un présent à ceux qui restent : la paix.

La demeure de Dieu
Marcel Domergue sj

Dans notre évangile nous trouvons beaucoup de verbes parlant de stabilité, de permanence. Celui qui aime restera fidèle à la parole du Christ. À cette fidélité répondra la fidélité de Dieu, qui établit sa demeure en celui qui aime. N’allons pas penser à une sorte de donnant-donnant : l’amour dont nous faisons preuve est déjà présence, habitation de Dieu. La question de l’habitation de Dieu parmi les hommes hante la Bible. Le Temple, avec le « Saint des Saints », est figure de la présence permanente et active de Dieu. Plus tard, quand le peuple sera privé de Temple et exilé à Babylone, c’est l’observation de la Loi (« fidélité à la Parole ») qui est la demeure de Dieu. Dès le début de l’évangile selon Jean, resurgit cette question de la demeure : «Où demeures-tu ?», demandent les disciples en Jean 1,38. En 2,20, Jésus parle du «temple de son corps», et c’est dans l’évangile d’aujourd’hui que nous trouvons la réponse définitive à la question du lieu où Dieu réside : « Chez lui nous ferons notre demeure ». Mais puisqu’il s’agit d’amour, de l’amour unifiant de Dieu, c’est tout le corps ecclésial du Christ qui est la résidence de Dieu. Telle est la Jérusalem nouvelle dont nous parle la seconde lecture, cette cité qui «descend du ciel» et dont le centre, le temple, est Dieu lui-même. Ville à la fois close, c’est-à-dire protégée, et ouverte à tous puisqu’elle est pourvue de portes donnant sur toutes les directions.

La nouvelle demeure

Le Père et le Fils viennent habiter chez nous et en nous : noter le pluriel du verset 23. Là où se trouve le Fils se trouve le Père. Or Jésus, dans notre lecture d’évangile et dans tout le discours après la Cène dont elle fait partie, nous parle, en même temps que de sa permanence parmi nous, de son départ. «Tant que je demeurais encore avec vous…», dit-il au verset 25. Au moment où il parle, au seuil de la Passion, il est en quelque sorte déjà parti. Alors, permanence du demeurer ou absence du départ ? Y aurait-il contradiction dans ce passage d’évangile ? Certainement pas, mais jusqu’ici l’habitation de Dieu parmi nous ne pouvait se contempler que du dehors. Le temple était vu des parvis mais il était interdit d’entrer en son centre, là où reposait l’Arche d’Alliance. Et qu’y avait-il dans l’Arche ? Les tables de la Loi. En d’autres termes, la Parole de Dieu, gravée sur des tables de pierre, trônait hors de ceux qui avaient à s’y conformer. La situation s’était certes modifiée avec la venue du Christ : par lui et en lui Dieu habitait notre monde, non plus localisé dans le Temple mais présent en tout temps et en tout lieu. Pourtant ses disciples pouvaient le regarder hors d’eux ; il leur restait extérieur. C’est ce mode de présence qui va disparaître. Certes le Christ pouvait ainsi atteindre les hommes par leurs sens corporels, et l’épreuve de ne plus rien voir ni entendre directement sera cruelle, mais il fallait, pour que l’habitation de Dieu soit parfaite, qu’elle passe à l’intérieur de chacun et de tous..

Habités par l’Esprit de Dieu

En 1 Corinthiens 3,17 et 6,19, Paul dit que nous sommes le temple de Dieu et que nos corps sont le temple de l’Esprit. 1 Pierre 2,5 dit à peu près la même chose. Si tout nous est devenu invisible, c’est parce que cela fait désormais corps avec nous. C’est pour cela que Jésus, au moment où il annonce son départ, annonce en même temps la venue de l’Esprit. Par l’Esprit, tout ce qui appartient au Christ, et par conséquent à Dieu, devient nôtre et «demeurera à jamais avec nous». L’Esprit n’a rien de particulier à nous apprendre, pas de message personnel, mais il nous redira tout ce que Jésus nous a dit. Pourquoi cette répétition ? Parce que nous avons à réentendre telle ou telle parole de Jésus en fonction de ce que nous avons à vivre. Par l’Esprit, la parole de Jésus quitte le domaine des généralités pour venir s’incarner là où nous sommes. C’est pourquoi, au milieu des suggestions et sollicitations qui nous assaillent, nous avons à discerner la voix de l’Esprit. C’est la voix de celui qui nous défend, nous assiste, nous console, selon le sens très riche du nom « Défenseur ». On comprend que la présence intérieure de l’Esprit puisse nous donner sécurité, nous apaiser. C’est pourquoi Jésus, au moment même où il nous annonce le don de l’Esprit, nous dit : « C’est la paix que je vous laisse, c’est ma paix que je vous donne. »

Avocat sans frontière

Comme beaucoup en ce temps-là, les disciples de Jésus attendaient un nouveau leader. Un vrai chef qui rendrait enfin à son peuple sa splendeur d’autrefois. Humilié depuis des siècles par l’occupation étrangère, le pays bouillonnait d’impatience. Et si Jésus devenait le rassembleur de ce nouvel Israël ? Certains l’ont pensé et l’ont même espéré, y compris parmi ses tout proches. Mais lui ne veut pas ce chemin-là. Son propos est moins de changer la politique que de changer la religion et de rendre Dieu bien plus proche. C’est alors que le vent tourne et que le ciel s’obscurcit. Et comme les nuages s’amoncellent, Jésus prépare délicatement les siens à son départ : « Je m’en vais », leur dit-il, « et je reviens ».

Partir, ce n’est pas abandonner. Il ne les laisse pas dans l’impasse. Au contraire. Partir ouvre une brèche et crée un espace. Partir engage à prendre le relais et à poursuivre l’histoire. Partir pousse à la nouveauté et à l’imagination. Souvent, lorsque quelqu’un part, on lui offre un cadeau d’adieu. Ici, à l’inverse, Jésus donne un présent à ceux qui restent : la paix. Pas n’importe laquelle. Pas seulement la paix « à la manière du monde », le bien-être, la santé, la sécurité… Pas même la paix à la manière sémite, la shalom, qui signifie un état de plénitude et d’accomplissement. Mais une troisième paix, plus secrète et plus intérieure. Une paix capable de traverser les terribles turbulences de l’actualité. En donnant « sa » paix, Jésus ne promet pas la tranquillité à ses disciples mais il leur fait un don d’abandon à Dieu. Dans cet abandon-là, s’ils y consentent, ils connaîtront la joie.

Ainsi il s’en va. Oui, il s’en va, « mais pas sa respiration » écrit Jean Grosjean. Il s’en va mais un nouveau Paraclet prendra le relais.

Le Paraclet, c’est le défenseur, du grec parakletos, celui qui est appelé auprès d’un accusé lors d’un procès. L’avocat de la défense, que saint Jean est seul à évoquer et dont il parle à plusieurs reprises.

Le Paraclet apparaît aussi, dans un second sens, comme le Consolateur, le Secourant, le Réconfortant, celui qui exhorte et stimule les disciples quand les vents sont contraires.

Mais le premier Paraclet, c’est Jésus lui-même, bien entendu, lui, l’avocat de la femme adultère, le conseil de Marie-Madeleine, le défenseur de l’Enfant Prodigue. Dieu sait qu’il a été Paraclet en Palestine ! Et qu’il n’hésitait pas à monter à la barre du Temple ou de la synagogue pour plaider la cause des délaissés et des déshérités.

Mais l’avocat nazaréen sait bien qu’il doit nommer un successeur qui prendra le relais. Alors il plaide auprès du Père pour qu’il envoie, de sa part, un nouveau Défenseur au barreau de l’Évangile : le Souffle sacré. Ainsi, la parole nazaréenne qui les avait tant bouleversés ne va pas partir avec lui. Le nouvel Avocat est chargé de souffler sur le texte pour que les disciples s’en souviennent et continuent à en vivre.

S’attacher au Messie aujourd’hui, l’aimer, garder sa parole… c’est entrer dans son texte, pénétrer son récit, en faire cette humble demeure palestinienne où Père et Fils viennent au rendez-vous. Mais pour cela, il faut pouvoir compter sur l’assistance du Souffle sacré. Sa respiration inspire et jette un pont entre le temps de l’oralité et celui de l’écriture. Et c’est lui, ce nouvel Avocat sans frontières, qui va se tenir à nos côtés sous toutes nos latitudes. Et s’il arrive, comme il se peut, que nous soyons appelés au tribunal quand nous tentons d’actualiser le récit, il nous dira à son tour : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé ni effrayé. » Et son souffle sacré nous encouragera plus encore à rafraîchir le texte.

Gabriel Ringlet, prêtre et écrivain
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