C’est du nom de « Psautier » qu’un vieil auteur désigne le rosaire : « On a composé, dit-il, dans la suite des siècles une nouvelle espèce de psautier, tout composé d’oraisons dominicales et de salutations angéliques et du symbole des Apôtres… Quelle estime ne doit-on pas faire de ce nouveau psautier, composé de prières que même les plus ignorants savent par cœur, qu’ils peuvent réciter avec une extrême facilité… et, par ce moyen, avoir toujours dans l’esprit, dans le cœur et dans la bouche, ce qu’il y a de plus grand, de plus saint, de plus dévot et de plus tendre dans le Nouveau Testament et dans la sainte Ecriture ».

Nulle prière plus belle, c’est certain, que le-Pater, l’Avé, le Gloria(1) ; nous ne saurions mieux dire que Jésus lui-même, l’Archange Gabriel ou les Anges de Bethléem ! Nul signe plus précieux sur nous que le signe de notre baptême et de notre appartenance à la sainte Trinité, le signe de cet incroyable témoignage d’amour que Jésus-Christ nous donna au calvaire. Récitées avec recueillement, en pesant du poids du cœur chaque parole, en les « goûtant », ces prières pénètrent notre âme, l’imbibent, la mettent imperceptiblement dans les dispositions d’abandon, de louange, d’imploration, d’humilité, d’action de grâces, qui constituent le fond de l’attitude chrétienne ; elles ouvrent encore l’âme au souci de la gloire de Dieu et du salut de nos frères les pécheurs, elles insistent pour que soit évité ou réparé le mal, source de tous les maux, le péché.

Bref, elles sont, par excellence, le langage des « enfants de Dieu » ; elles nous fournissent les mots qui nous permettent de dialoguer avec Dieu avec ce Dieu qui nous donne, selon St Paul, « la vie, l’être, le mouvement ». Nous prions alors toujours selon St Paul, dans le Saint Esprit, avec le Saint Esprit et « notre prière correspond bien aux vues de Dieu ».

En vivant, dans notre vie quotidienne, ce que signifient les paroles du Pater, de l’Avé, du Gloria, nous sommes certains de vivre dans la fidélité aux engagements de notre baptême : car nous vivons alors en « fils de lumière » ; une lumière qui n’est pas encore la pleine lumière du face à face avec la Sainte Trinité, mais qui déjà « transfigure », dans la foi, toute notre vie ici-bas et où tous nos actes, et surtout nos souffrances, prennent « leur poids éternel de gloire ». Chemin prodigieux. « Si nous marchons dans la lumière, dit St Jean, comme Dieu est lui-même dans la lumière, nous sommes en communion les uns avec les autres et le sang de Jésus, son Fils, nous purifie de tout péché ».

Si éminente soit-elle, cette voie spirituelle est accessible à tous ceux, fussent-ils « les plus ignorants », qui croient en Jésus-Christ et sont baptisés. Cette merveille de la prière filiale dans le Saint Esprit, cette insertion par la grâce dans la famille de Dieu, ne sont pas réservées à une élite, à des privilégiés ; les apôtres, les saints s’y meuvent à l’aise, mais non moins les « parvuli », les petites gens de l’Evangile, les « ignorants » les humbles qui « peinent et ploient sous le fardeau quotidien », les pauvres, les malades, les déshérités de l’existence, les exclus, tout ce menu peuple sur qui Jésus a fait tomber un jour l’espérance des Béatitudes, et les publicains, les pécheresses et les pécheurs.

C’est bien la voie des «petites âmes» qui croient candidement en Jésus et qui lui donnent d’un cœur ingénu leur espérance et leur amour. « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux habiles et des les avoir révélées aux nouveaux nés ». Ainsi priait Jésus. Toute la splendeur du christianisme est à la disposition de quiconque accueille avec simplicité les mystères de la foi et cherche dans la droiture quotidienne à accomplir la volonté de « notre Père qui est aux cieux ».

« Soit, direz-vous, nous sommes d’accord sur la valeur divine du Symbole des Apôtres, du Pater, de l’Avé, du Gloria. Mais pourquoi le chapelet, le rosaire ? Pourquoi cette répétition monotone, somnolente des mêmes mots ? » L’expérience de très grands orants vous répond d’abord : certains, et non des moindres, pendant ou après les plus hautes contemplations, sentaient le besoin de se reposer très simplement dans la récitation du chapelet, de trouver dans ces prières marquées du label évangélique les mots d’amour qu’ils se sentaient incapables d’inventer… et de les répéter inlassablement. Pour qui aime, la répétition des mêmes mots n’engendre aucune monotonie, mais elle intensifie l’aveu : ce qui compte, ce n’est pas le mouvement des lèvres, c’est le sentiment profond qui monte du fond de l’être et n’arrive jamais à s’exprimer en perfection. Une âme qui s’est identifiée, pour ainsi dire, au Credo, au Pater, à l’Avé, au Gloria, au point de faire de ces prières son habituelle respiration, l’expression quasi unique de son amour, est certainement avec Dieu dans une des plus hautes intimités spirituelles.

Plusieurs « industries » ont été proposées par les maîtres spirituels pour éviter que la répétition devienne monotonie. Une coutume très ancienne, et qui s’est révélée très efficace, invite le fidèle à méditer sur l’un des mystères joyeux, douloureux, glorieux de l’Evangile, tandis qu’il égrène les dizaines de son chapelet : ainsi fixe-t-il son imagination vagabonde.

Qu’importe la méthode, pourvu que le but soit atteint et que nous entrions pleinement dans ce que suggèrent les formules. Rappelons-nous cette habitude qu’a Ignace de Loyola, dans les Exercices Spirituels, de faire suivre chacun des « colloques » de la récitation d’un Pater ou d’un Avé : ainsi, tout ce qu’il y a de lumières et de saints désirs au cours de l’oraison ‘ et particulièrement dans les « colloques », se condense dans cette simple formule et lui donne une vie intense.

Au fond, le chapelet que l’on classe généralement parmi les prières vocales est peut-être l’une des prières qui exige le plus d’intériorité, de recueillement. A-t-on assez remarqué que chacune des prières dont il se compose est née dans une atmosphère de silence : le Pater ? Jésus achevait à peine de prier, « seul, à l’écart », lorsqu’un disciple lui demanda : « Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11, 1 ss), si bien que le Pater apparaît comme l’écho de la prière personnelle du sauveur.

Quant à l’Avé, c’est dans l’intimité de la maison de Marie que saint Luc situe le merveilleux dialogue de Marie et de l’Ange (Lc 1,28). Et le Gloria des Anges de Noël n’est audible que par les bergers, ces hommes du silence qui gardent leurs troupeaux dans le silence de la nuit. Peut-être, pour que notre chapelet soit vivant, savoureux, reposant, conviendrait-il que nous égrenions les Pater, Ave, Gloria dans un recueillement très évangélique.

Au-dessus du Mont des Oliviers, à Jérusalem, a été construit un monastère de Carmélites que l’on appelle souvent « le Carmel du Pater ». C’est que, sur les murs de son cloître, s’alignent de grandes plaques de marbre dont chacune porte gravé le texte du Pater dans les différentes langues du monde. Quel œcuménisme ! Quel Psautier !

(1) Notre Père, Je vous salue Marie, Gloire à Dieu.